Religion et cérémonie religieuse dans le monde grec

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Religion et cérémonie religieuse dans le monde grec

Message  Thrasymakhos le Ven 29 Mai 2015 - 18:06

L'association entend restituer la plupart des aspects de la vie antique, aussi il est important de parler également de religion.

Plutôt que de partir des principes dégagés par l'historiographie contemporaine sur ce sujet extrêmement complexe, je pense qu'il est préférable de partir au contraire de la restitution et de détailler chacune comme un documentaire afin de montrer sur quoi les gestes s'appuient. Cela permettra je pense de mieux comprendre des concepts fondamentaux qui nous paraissent étrange aujourd'hui.

1)Lieux, espaces, temps

L'autel

La religion grecque s'ordonne de préférence autour de lieu et de temps spécifique, mais pas plus qu'aujourd'hui il ne s'agit d'une règle absolue. Le vecteur principal qui fait le lien entre les Hommes et les Dieux reste l'autel. Cet autel est installé dans un espace sacré, le téménos, espace rectangulaire et clôt (murs, bornes) qui délimite le sanctuaire, la propriété de la divinité.

Le prêtre doit observer, ainsi que ses assistants, un certain nombre de prescriptions cathartiques (de pureté rituelle). Ces prescriptions dépendent d'un culte à un autre, il n'y a que des cas particuliers. Ces prescriptions, ainsi que les formes du culte (gestes, nature du sacrifice) sont réglées par une loi votée par la communauté (famille, phratrie, association de culte, cité pour les cultes civiques) : la religion est une affaire communautaire, elle concerne des groupes humains qui vont de la famille à la cité toute entière. Cela n'empêche pas une piété individuelle mais elle s'exprimera toujours dans les formes réglées par la loi sacrée, en fonction du dieu que l'on souhaiterai honorer et du sanctuaire où on le fera.

Par conséquent notre cérémonie religieuse, si elle mobilise des principes généraux, doit être comprise comme un culte aux formes particulières et suit un processus qui n'est pas complètement extensible.



Le prêtre après avoir installé ses assistants, fait le tour de l'autel et de ces derniers trois fois de suite, en prononçant des paroles rituelles destinées à fermer l'espace et permettre d'ouvrir un espace de de communication avec la divinité. La marche, ainsi que les paroles, activent cet espace sacré : on parle de gestes performatifs. Ces gestes agissent sur l'état ou la nature des choses car ils ont une signification précise, et une force dans l'univers du surnaturel qui est le monde des Dieux.  


L'autel lui-même est ensuite purifié, ainsi que l'air qui l'entoure à l'aide d'encens.



Le prêtre puis les assistants se lavent les mains avant de procéder à l'invocation du dieu et à la prière. Notez qu'ils sont coiffés de couronne de fleurs, comme toujours lorsque les Grecs célèbrent un évènement festif. L'espace et le temps sont maintenant consacrés (c'est-à-dire qu'ils appartiennent à la divinité) : on peut alors entrer en relation avec la divinité.

2) L'invocation : l'appel à la divinité

Une première phase consiste en l'invocation : le célébrant s'adresse directement à la divinité et lui rappelle qu'ils se sont déjà rencontrés, qu'ils ont déjà eu affaire ensemble. L'invocation permet d'appeler la divinité à laquelle on souhaite s'adresser car les Grecs envisagent une puissance divine pour chaque chose. Plus précisément, les divinités peuvent avoir différentes sphères de compétence en fonction de leurs attributs et des cultes. Ainsi Athéna et Arès peuvent être tous deux invoqués avant le combat : Arès pour la force brute, Athéna pour l'intelligence rusée qui donne la victoire.


Puis le prêtre prépare une libation...


La libation consiste à répandre sur le sol un liquide contenu dans une coupe (vin, lait mélangé à du miel...), ce qui le consacre, c'est à dire qu'il est donné au dieu. C'est une forme de sacrifice. La libation peut aussi être pratiquée au-dessus du feu de l'autel, brûlée comme les graisses et la peau de l'animal offert en sacrifice.


Le prêtre répand ensuite des grains sur l'autel, issus des récoltes et du travail de la terre par les hommes, afin de les offrir en sacrifice et reconnaître la statut inférieur des hommes par rapport aux Dieux : eux n'ont pas besoin de travailler, pas plus qu'ils n'ont besoin de nourriture solide pour manger.

3) La prière : passer un contrat avec la divinité

Le prêtre adresse ensuite sa prière à la divinité : après lui avoir offert un sacrifice, il lui demande de favoriser une entreprise ou de protéger quelqu'un. Elle est souvent assortie de la promesse d'un autre sacrifice : une offrande qui peut prendre diverses formes (une victime, une statue, un objet votif, voir un bâtiment destiné à enrichir le sanctuaire ou la rénovation de son temple). La religion grecque fonctionne sur le principe du contrat : je donne, tu donnes. Si le dieu ne répond pas à la demande, le contrat est caduc et il n'est pas question de tenir sa promesse si le dieu n'a pas fait sa part du contrat. On peut même être plus fourbe en commençant des travaux et en promettant l'achèvement du chantier si et seulement si le Dieu répond à la prière.


Le prêtre et ses assistants repartent ensuite en ligne par là où ils sont venus. Le cercle est défait, le lien entre l'univers des dieux et celui des hommes est donc rompu.


Les offrandes de notre culte sont des offrandes non-sanglantes : grains de céréales, libation, gâteaux à la composition dictée par la loi sacrée. C'est une forme spécifique de culte, tout à fait acceptable en fonction du dieu et du lieu de culte. Dans le cas d'une offrande sanglante, la victime est égorgée devant l'autel, son sang doit gicler sur l'autel et l'asperger pour être réellement offert à la divinité. La bête doit en outre baisser la tête pour manifester son accord avant son immolation : le consentement de la victime est un élément essentiel du rite grec. L'animal est ensuite dépecé : les peaux, les os et les graisses sont immédiatement brûlés sur l'autel afin de nourrir la divinité par la fumée. Les hommes eux, se partagent les chairs selon des règles définies par la loi sacrée, puis les cuisent et les mangent une fois le rituel accompli dans des pièces de banquet prévues à cet effet dans le sanctuaire.

Pour aller plus loin :
Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, Presses Universitaires de France, 1962 (nombreuses rééditions)
P. Schmitt-Pantel et M. Bruit-Zaidmann, La religion grecque, Armand Colin, Paris, 1989 (nombreuses rééditions également)

-Thrasy-


Dernière édition par Thrasymakhos le Mar 2 Juin 2015 - 14:05, édité 1 fois

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Re: Religion et cérémonie religieuse dans le monde grec

Message  Thrasymakhos le Mar 2 Juin 2015 - 12:55

Mythes et cultes en Grèce Ancienne

Le mythe apparaît comme un passage obligé de la culture grecque, mais il ne doit pas être compris comme la somme de récits gnangnans voire roses bonbons dont les Temps Modernes ont fait un usage immodéré. Le mythe est bien plus qu’il n’y paraît, et si il est effectivement un aspect essentiel de la culture grecque, il faut absolument éviter les contresens en l’abordant.

1) Bien comprendre ce qu’est le mythe.

Le mythe en Grèce ancienne a une double vocation : il a une portée historique autant qu’une signification religieuse. Les Grecs anciens semblent avoir en effet envisagé deux temporalités, deux mémoires : le temps des grand-pères et le temps des mythes. Le premier est caractérisé par la survie de témoins des évènements passés, qui constituent la mémoire vivante de ceux-ci. Une fois ces témoins disparus, la mémoire passe dans la temporalité du mythe, elle ne fait plus qu’une avec lui.

Il ne faut donc pas comprendre le mythe comme un récit inventé de toute pièce et fondamentalement faux, car ces catégories ne sont pas des catégories de la pensée grecque. La mémoire est un souvenir vivant, plastique, retravaillé et réinterprété en fonction des circonstances par les discours, qu’ils soient ceux des Anciens ou ceux d’aujourd’hui, et n’a en fait rien de différent du mythe. La seule différence véritablement notable est que notre mémoire contemporaine est empreinte d’une rationalité particulière qui nous conduit à exclure tout rôle tenu par des puissances surnaturelles, ce qui est une des caractéristiques du mythe (mais pas un trait essentiel) et place à nos yeux le mythe au même niveau que la fable. Mais on comprend donc bien que cela n’était pas le cas en Grèce ancienne.

Le mythe ancien n’a pas cependant nécessairement de connotation religieuse pour autant. Les dieux peuvent intervenir dans le récit, mais les dieux étant partout en Grèce, qui s’en étonnera ? Tout dépend de la manière dont ils interviennent dans le récit, et de la place prépondérante ou non qu’ils occupent dans l’action et le résultat. Par exemple, si les récits collectés par Hérodote auprès des témoins de la bataille de Marathon font apparaître des Dieux, le mythe officiel a autant retenu l’action vigoureuse des Athéniens que le soutien d’Athéna, Thésée et Héraklès sur la peinture de la Stoa poikilè (datée vers 470-460). Mieux, dans les oraisons funèbres de la fin du Vème et du IVème s., hauts-lieux de la conscience civique athénienne, c’est le rôle des hommes qui est magnifié. Le contexte varie donc beaucoup sur la teneure du mythe sans que cela choque (au contraire le thème est un poncif de l’oraison funèbre).

De la même façon, on peut analyser le rôle des dieux et des hommes dans les différents récits mythiques qui justifient l’interdiction faite aux femmes de voter à l’Assemblée : lorsqu’Athéna et Poseidon s’opposèrent sur la question de savoir à qui les Athéniens allaient-ils rendre un culte comme divinité protectrice de la cité, hommes et femmes votèrent et Athéna l’emporta car tous les hommes votèrent pour Poseidon et ses chevaux de guerre, toutes les femmes pour Athéna et ses oliviers. Or il se trouvait qu’il y avait une femme de plus que d’hommes dans la cité en ce temps-là et Athéna l’emporta. Mauvais joueur, Poseidon fit sentir son courroux plusieurs années de suite à la cité, et la plongea dans la famine. Aussi devant ce désastre les Athéniens décidèrent-ils de priver du droit de vote leurs femmes, car elles n’avaient pas su reconnaître ce qui était important. Au-delà d’une histoire simpliste, ce mythe nous renseigne sur le fait que la différence des sexes n’allait pas forcément de soi à Athènes et que les Athéniens trouvèrent nécessaire de la justifier par un épisode tiré de l’histoire officielle de la cité.

Le mythe a donc une fonction explicative des temps présents, au même titre que l’Histoire, mais il reste une forme de mémoire, ce qui est radicalement différent. Cela étant, le mythe peut aussi au même titre être investi de profondes significations religieuses.

2) Mythes et cultes à l’époque classique

Le mythe connaît une grande variété d’interactions avec la religion grecque antique, nous nous consacrerons ici sur ses relations aux formes de cultes propres à la religion grecque.

Avant tout, le mythe conserve sa dimension explicative qui lui est essentielle. Le mythe permet de comprendre et justifier les formes que prend un culte : ses prescriptions rituelles, ses offrandes, ses gestes. En ce sens, le mythe est un cadre interprétatif élaboré par les Anciens à destination d’eux-mêmes. Ainsi à Athènes un rituel mal connu (mais qui a donné lieu à une bibliographie monstrueuse) nous apprend que des jeunes filles dansaient une nuit telles des ourses dans un sanctuaire d’Artémis une fois l’an. Nous connaissons plusieurs versions d’un même mythe qui tente d’expliquer cette étrange pratique, la justifiant en mettant en scène le meurtre par les Athéniens d’une ourse appartenant à la déesse. Le rituel est donc alors justifié comme une expiation de ce meurtre, par ailleurs reconnu comme une erreur.

Il faut également remarquer une seconde caractéristique essentielle du mythe : il est souvent forgé longtemps après le culte, pour lui permettre de répondre aux interrogations contemporaines face à des rituels perçus à présent comme étrange. Il peut dériver d’éléments préexistants ou être construit ex nihilo, mais il utilisera toujours des éléments propres au rituel pour se construire puisqu’il veut l’expliquer.

Cette propriété permet aussi aux Anciens de s’expliquer (ou se réexpliquer) des principes fondamentaux de leur religion : les Grecs se posent donc des questions aussi fondamentales que les nôtres sur les raisons, les causes et les enjeux de leurs gestes ou de leurs comportements. Le mythe intervient alors à nouveau.

Ainsi la question de la violence dans leur religion a dérangée les Grecs : pourquoi était-il nécessaire d’abattre un animal alors même qu’il est possible d’offrir des sacrifices non-sanglants ? Question dérivée : quelle différence exercer une violence létale envers un animal faisait-il avec le fait de l’exercer sur un humain : était-on meurtrier dans les cas, et mis aussitôt hors-la-loi, rejeté hors de la communauté ? Les textes nous ont conservé un mythe qui propose une réponse à cette question fondamentale, comme on l’a vue, dans la religion grecque. En effet, le sacrifice sanglant aurait été postérieur aux sacrifices non-sanglants, et il se trouva un jour dans ce temps-là où une vache échappée d’un champ vint manger les gâteaux sur l’autel d’une divinité. Pris de furie devant ce sacrilège, quelqu’un abattit l’animal, causant ainsi une souillure dans le sanctuaire et un nouveau sacrilège : le sang est interdit dans l’enceinte de tous les sanctuaires grecs. On fit donc un procès pour savoir qui était à l’origine de cette souillure, afin de l’exclure de la communauté. En définitive, cela retomba sur le couteau qui, ne pouvant nier le meurtre, fut jeté à la mer, et la souillure avec lui.

A partir de ce récit, et d’autres complémentaires, les Grecs ont intégré la violence et le sang dans un sanctuaire comme des éléments rituels, sans plus de souillure. Le mythe permet donc de justifier et de comprendre la présent de ce sang dans un espace qui lui est interdit en le mettant au service du lien avec les dieux. De la même façon, le mythe de Prométhée instituant les modalités du sacrifice offert par les hommes aux dieux permet aux Grecs eux-mêmes d’expliciter les significations du rituel, qui vise à fixer et rendre apparente les places respectives des hommes et des dieux dans l’univers, ainsi que leur hiérarchie.

En conclusion
, comme on peut le voir, le mythe n’est pas qu’une fable. A la fois élément « historique » et « mémoriel » il permettait de réinterpréter des réalités qui questionnaient les Anciens, en fournissant un cadre, en explicitant les sens, en rendant intelligible un monde dans lequel naturel et surnaturel sont mêlés.

Pour aller plus loin :


J.-P. Vernant, Mythe et religion en Grèce ancienne, Seuil, Paris, 1990
P. Schmiit-Pantel, M. Bruit-Zaidmann, La religion grecque,  Armand, Colin, 2011 (1989, édition revue et augmentée)

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